George Lucas crée sa légende en ouvrant son musée à Los Angeles
Texte & photos : Gabriel Joseph-Dezaize
« Le but de la vie est le ravissement. L’art est la façon dont nous en faisons l’expérience ». L’auteur de ce mantra ? C’est Joseph Campbell, un universitaire américain décédé en 1987, qui a inventé le concept du « monomythe ». Selon lui, de l’Antiquité à nos jours, la grande majorité des mythes, des contes et des légendes possèdent une structure narrative unique et universelle. Cette théorie, développée dans The Hero with a Thousand Faces, son ouvrage de référence paru aux Etats-Unis en 1949, a façonné la pensée et la destinée de George Lucas. Le cinéaste américain l’a évoqué le 22 septembre 2026 lors de la conférence de presse qui a précédé l’ouverture au public de son musée, le Lucas Museum of Narrative Art (LMNA), à Los Angeles : « Joseph Campbell était mon mentor ». Campbell professait ainsi : « La fonction première de la mythologie et du rite a toujours été de fournir les symboles qui font avancer l’esprit humain, en opposition à ceux qui tendent à le retenir ». Difficile, quand on analyse la filmographie de George Lucas depuis THX 1138 (1971) et American Graffiti (1973) jusqu’à sa consécration planétaire avec la saga Star Wars entamée en 1977 de ne pas faire le lien entre la pensée du maître et l’œuvre du cinéaste.



La naissance du Lucas Museum of Narrative Art, situé à Exposition Park à Los Angeles, aura nécessité 8 ans de travaux. De gauche à droite : maquette réalisée par le cabinet MAD de l'architecte chinois Ma Yansong ; dessin d'artiste du musée en construction ; photo du chantier. ©GJD
Le Lucas Museum of Narrative Art a ouvert au public le 22 septembre 2026 à Los Angeles. ©GJD
Les mythes et l'anthropologie
George Lucas n’est jamais là où on l’attend. Si les journalistes venus boire ses paroles dans ce quartier de la Cité des Anges à Exposition Park où il a planté son drôle de vaisseau muséal s’attendaient à l’entendre discourir sur l’accomplissement technique de ce projet ou de son contenu, c’est dans un tout autre registre qu’il s’est aventuré. Et ce registre, celui qui le fascine, celui qui a façonné sa vie, c’est bien celui des mythes et de l’anthropologie. « Les humains sont particulièrement susceptibles d’avoir peur de l’inconnu, écrit-il dans la préface du livre (en anglais) édité chez Taschen à l’occasion de l’ouverture de son musée. Mais ils ont également une imagination qui leur permet de calmer cette peur en inventant des histoires qui ont un sens émotionnel. Et les mythes sont des histoires qui créent un sens émotionnel même si elles ne sont pas vraies », poursuit-il.
D’où sa fascination pour l’utopie. Une utopie manichéiste où, dans un dualisme cosmique, le monde des ténèbres est en lutte éternelle contre le royaume de la lumière. « Ce que la plupart des gens ne réalisent pas c'est que simplement être vous-même, tout ce que vous faites, tout ce que vous dites, est une leçon pour quelqu'un d'autre, s’est enflammé George Lucas devant un auditoire conquis. Et si vous voulez qu'ils soient raisonnablement gentils et bons, vous devez être raisonnablement gentils et bons. » Une vision simpliste de l'humanité ? Non ! Plutôt la profession de foi d’un chevalier blanc à l’optimisme inébranlable dans un monde où l’égoïsme, le mal et les guerres font des ravages. Et un message politique à peine voilé contre le trumpisme ambiant qui sape l’image de l’Amérique. « Comme le dit Yoda (Grand Maître Jedi dans Star Wars, ndlr) le côté obscur est facile, dit George Lucas. Il faut être charitable. Il faut donner de soi. Il faut aider les gens. Il faut faire partie d'une société. »


Un collectionneur compulsif
Cette charité, il la traduit notamment en consacrant une partie de sa fortune à des projets éducatifs. Et, désormais, via son musée – qui possède d’ailleurs une immense bibliothèque dotée de 30 000 volumes ouverte au public –, en dévoilant une partie de sa collection des artistes qui ont nourri son imaginaire. George Lucas a toujours été un « fan » des illustrateurs qui « rendent les mythes réels grâce aux images ». Depuis l’une de ses toutes premières acquisitions (un comic strip de V.T. Hamlin acheté 35 dollars) il a en effet accumulé plus de 40 000 œuvres ! « Sans jamais en vendre une seule », précise-t-il, juste animé par ce qui le faisait vibrer, sans se soucier de l’avis et du regard d’autrui. Pour avoir assidument fait travailler des dessinateurs pour préparer ses films il a constaté à quel point ils étaient rarement considérés comme des artistes « sérieux ». Et il avoue avoir été toujours « ennuyé » de voir si peu d’illustrations dans les musées. Il fallait réparer cette incongruité. C’est désormais chose faite avec le musée d’art narratif qu’il a financé à hauteur d’un milliard de dollars avec son épouse Mellody Hobson. Et c’est un événement planétaire car le Lucas Museum of Narrative Art est la première institution consacrée à la préservation et la perpétuation de la narration visuelle. Il entend en retracer l’histoire à travers les cultures et les siècles, depuis les peintures rupestres préhistoriques jusqu’à la bande dessinée en passant par les illustrations, les peintures murales, les sculptures, les artefacts, le cinéma, bien sûr mais aussi la photographie qui a été sa première grande passion.

George Lucas et Mellody Hobson. La veste siglée "Lucas 26" a été spécialement conçue par le designer américain Thom Browne pour Mellody à l'occasion de l'inauguration du musée en 2026. ©GJD
Le LMNA : un nuage sur terre…
Le Lucas Museum of Narrative Art est l’aboutissement d’une aventure de longue, très longue, haleine. Malgré la notoriété du cinéaste et sa fortune (elle dépasse 5 milliards de dollars) le côté obscur de la force a bien failli l’emporter… Et le musée ne jamais sortir de terre. « Voilà 17 ans que nous travaillons sur ce projet, souligne Mellody Hobson. George y songe depuis plus longtemps encore. Et, depuis le premier coup de pioche, le chantier a duré huit ans, mobilisant plus de six mille ouvriers du bâtiment ». Parmi ces travailleurs, on comptait majoritairement des Hispaniques et des Latino-Américains dont beaucoup, issus du quartier du Parc des Expositions de Los Angeles où se situe le musée, ont fait leurs premières armes dans le secteur du BTP : encore une ode à la diversité et à l’intégration chère à George Lucas.
Los Angeles n’était pourtant pas la ville initialement destinée à accueillir le Lucas Museum of Narrative Art. En 2014, il devait prendre racine à Chicago. En 2015, à la suite d’un désaccord, deux autres sites ont été envisagés : Treasure Island à San Francisco et Exposition Park à Los Angeles. En 2017, après moult évaluations, c’est donc L.A. qui l’a emporté.
Et le bâtiment, c’est évidemment son architecte chinois Ma Yansong, fondateur du cabinet de design architectural MAD, qui en parle le mieux : « L'architecture du futur doit être très émotionnelle, très naturelle, une architecture organique très vivante ». Le LMNA qui s’offre à nos yeux aujourd’hui fait ainsi déjà partie d’un futur issu d’une observation fugace. Tout est né d’une esquisse. Lors de sa première visite sur le site qui n’était alors qu’un immense parking recouvert d'asphalte, Ma Yansong a vu des nuages et des arbres. « Nous avons réalisé un croquis, une esquisse ressemblant à quelque chose comme un bâtiment flottant. Je l'ai montré à George [Lucas, ndlr], et il m’a dit : ‘‘Faisons-le. Très simple’’. » Ah, le pouvoir des images et de la narration…
La forme biomorphique du bâtiment donne en effet l’impression qu’il flotte au-dessus du parc. Le musée semble presque vaporeux malgré ses cinq étages et ses 28 000 mètres carrés. Il est serti dans un écrin végétal conçu par le cabinet de Mia Lehrer, fondatrice du Studio-MLA. Son cabinet d’architecture paysagère a travaillé en étroite collaboration avec Ma Yansong pour créer une harmonie apaisante entre la nature environnante et l’édifice avec son arche voûtée qui forme une canopée.
George Lucas, « le gardien des histoires »
Après l’entrée dans un hall majestueux baigné de lumière, nous empruntons l’un des trois ascenseurs tubulaires et transparents qui nous propulse au 4è étage. Une sensation vertigineuse nous envahit ! Notre mission ? Nous imbiber d'une magie visuelle. « Vous vous reconnaîtrez dans les images et les récits accrochés à nos murs. Nous espérons que vous repartirez tous un peu plus curieux, un peu plus enthousiastes à l'idée de raconter vos propres histoires, et que vous prendrez conscience de la force narrative des récits qui vous entourent », espère Tracey Bates, la CEO du LMNA. Nous ne serons pas déçus…
Pour l’inauguration, le maître du 7è art a pioché dans son trésor boulimique quelque 1 300 dessins, photos, peintures, sculptures et autres artefacts de Star Wars. « Le musée, à travers ses œuvres, se concentre surtout sur la magie du bon côté des choses, avec des émotions durables qui encouragent à prendre le bon chemin », raconte George Lucas. Un bon chemin guidé par un merveilleux « gardien des histoires » comme le surnomme sa femme Mellody. Et des histoires nous allons en voir !
Une trentaine de salles s’offrent à nous dans une déambulation fluide selon des thématiques originales, jamais chronologiques mais toujours émotionnelles. La galerie du cinéma nous absorbe évidemment dans un espace où sont exposés des objets, des costumes et des personnages issus de la saga étoilée de George Lucas.
...un univers peuplé de personnages oniriques et fantastiques qui habitent l'oeuvre du cinéaste. ©GJD
Princesse Leia, Luke Skywalker, Dark Vador… Tous les héros de notre mythologie cinéphilique sont là. Selon une légende avérée, George Lucas aurait conçu Star Wars par défaut (voire par dépit...). À l’origine, il voulait en effet porter au cinéma Flash Gordon, créé par le dessinateur et scénariste Alex Raymond. Les droits d’adaptation de ce comic strip datant de années 1930 lui ayant été refusés il se serait alors lancé dans sa propre saga. Comme quoi d’un mal naît parfois un bien… Bien sûr, une sculpture d’Indiana Jones [George Lucas est le créateur du personnage, même si c’est son ami Steven Spielberg qui a réalisé en 1981 le premier opus Les aventuriers de l’arche perdue] fait partie du décor. Mais seulement 7 % des œuvres présentées dans le musée proviennent de ses films. Car si Star Wars a vocation à drainer des admirateurs - et notamment les plus jeunes - c’est pour mieux leur faire découvrir tout l’univers qui a nourri son imaginaire.
De Norman Rockwell à Georges Méliès


George Lucas a dédié une galerie entière de son musée à Norman Rockwell, maître incontesté de l'illustration, ici réalisant son autoportrait. ©GJD
Une aile est ainsi dédiée à Norman Rockwell (1894-1978). Sommité absolue parmi les illustrateurs américains, il composait ses tableaux comme un réalisateur. Savoir dépeindre une scène de la vie quotidienne en une seule image comme il le faisait ? Une prodigieuse source d’inspiration pour George Lucas, évidemment ! Nous découvrons au fil de notre visite d’autres artistes à l’univers pictural très proche de Rockwell. Stevan Dohanos, John Philip Falter, Henry Hintermeister, Raymond J. Stuart, George E. Hughes, Thornton Utz, N.C. Wyeth… une douce nostalgie d'une Amérique révolue et idéalisée se dégage de leurs dessins. J’avoue, ébahi et ébloui, que je ne connaissais pas leur travail. George Lucas évoque aussi régulièrement son admiration pour Frank Frazetta (1928-2010). Surnommé le « Parrain de l’art fantastique », Frazetta était une référence absolue dans l'univers pictural de la science-fiction. Son oeuvre est présente.
Des artistes français contemporains comme Philippe Druillet, Jean Giraud alias Moebius, Enki Bilal, Banksy ou encore JR n’ont pas à rougir : ils sont célébrés ici.
« La France a joué un rôle important dans l'émergence de la culture visuelle populaire. Le musée conserve par exemple un story-board rarissime du Voyage dans la Lune de Georges Méliès », souligne Ryan Linkof, commissaire du musée.
Une galerie fait la part belle à des clichés mythiques souvent en noir et blanc de Richard Avedon (Louis Armstrong), Mark Seliger (Barack Obama), Neil Leifer (Mohamed Ali), Imogen Cunningham (Frida Kahlo), Margaret Bourke-White (Gandhi), Sebastião Salgado (travailleurs dans des pipe-lines au Koweït), W. Eugene Smith (mineurs au Pays de Galles) ou encore Steve McCurry et son célèbre portrait de Sharbat Gula, une jeune fille afghane aux yeux verts photographiée en exil au Pakistan en 1984 : le magazine National Geographic en avait fait la couverture de son numéro de juin 1985.
Choc visuel et émotionnel
Après une visite totalement hallucinatoire, le choc visuel et émotionnel est tellement puissant qu’il est difficile de se dégager de l'univers onirique de George Lucas et de redescendre de notre nuage. Ou plutôt sur terre où, au rez-de-chaussée, deux salles de cinéma de 299 places chacune attendent les cinéphiles. George Lucas les a baptisées du nom de deux maestros qui l’ont inspiré : Robert Flaherty (documentariste américain / 1884-1951) et Slavko Vorkapić (monteur et réalisateur serbe / 1894-1976).
La première salle met à l’honneur le cinéma documentaire (notamment un film de Robert Deubel consacré à Norman Rockwell – 1972 / 25 mn, et un autre de Lance Laspina dédié à Frank Frazetta – 2003 / 1h23 mn) ; et la seconde le cinéma expérimental (en particulier le mythique Le voyage dans la lune de Georges Méliès – 13 mn / 1902, et un film initiatique en noir et blanc de George Lucas intitulé Look at Life [Regardez la vie]– 1 mn / 1965).

Dans ce film d’étudiant conçu avec des photos agencées de façon stroboscopique, le cinéaste en devenir avait paraphrasé la Bible (Proverbes 10:12). Une voix off prononçait en substance : « Ne louez pas l'oppresseur car la haine attise les querelles, alors que l’amour couvre toutes les fautes ». Déjà cette préoccupation obsessionnelle pour l'antagonisme entre le mal et le bien. Une dualité qui ensemencera toute son œuvre. George Lucas ne pensait vraisemblablement pas, à 21 ans, qu’un jour, il enseignerait au monde à “regarder la vie” à travers sa caméra… Mais il savait déjà sûrement qu'à 82 ans il continuerait à suivre un précepte vital enseigné par son mentor Joseph Campbell : « Suis ton bonheur et l’univers t’ouvrira des portes où il n’y a pas de murs ».
Cet article, réalisé dans le cadre d’un reportage pour le magazine Grands Reportages, a bénéficié du soutien de Los Angeles Tourism (discoverlosangels.com) et de Air Tahiti Nui (fr.airtahitinui.com) qui dessert l’aéroport de Los Angeles depuis Charles-de-Gaulle avec l’un de ses 4 Boeings 787-9 Tahitian Dreamliner.

Making Of : lors de l'inauguration du Lucas Museum of Narrative Art, à Los Angeles, en présence de George Lucas (assis au premier rang, photo du haut), des journalistes ont été conviés pour rencontrer les protagonistes de ce projet pharaonique. Un plateau a été improvisé dans l'agora du musée. Alexis Demeyer (France Inter) a notamment interviewé Ma Yansong, l'architecte designer du bâtiment ; et José Morinho (RFI) a tendu son micro à Tracey Bates, la CEO du musée. ©GJD