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Jamaïque : la magie addictive de la perle des Caraïbes

En regardant le spectacle d’un cracheur de feu sur les hauteurs de Murphy Hill, on pense inévitablement à « Burnin’ » une chanson de Bob Marley sortie en 1973 sur le label Island Records.
En regardant la prestation spectaculaire d'un "magicien du feu", sur les hauteurs de Murphy Hill, en Jamaïque, on pense à « Burnin’ », une chanson de Bob Marley sortie en 1973 sur le label Island Records. ©GJD
Texte & photos : Gabriel Joseph-Dezaize
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Depuis Montego Bay, au nord-ouest, jusqu’aux montagnes bleues qui surplombent le pays à l’est, l’île de la mer des Caraïbes est un must à découvrir en version luxe ou roots. Portée par l’héritage musical, culturel et politique de Bob Marley, la Jamaïque vibre toujours au son du reggae, notamment à Kingston, la capitale. Là, le street art s’est imposé dans le quartier historique près du port. Immersion dans une nation accueillante et attachante où la notion de racines a gardé tout son sens.

« Get up, stand up, get up for your rights » (« Lève-toi, debout, lève-toi pour tes droits »). Ce refrain entêtant enregistré en 1973 par Bob Marley m’accompagne alors que j’attends mon vol pour la Jamaïque à l’aéroport Paris-Charles de Gaulle via une escale à Heathrow. Je m’apprête, littéralement, à remonter le temps : le décalage horaire est de sept heures avec la France.
Après un voyage de près d’une dizaine d’heures, l’Airbus de Virgin Atlantic se pose sur le tarmac de Sangster Airport. Situé sur la côte nord-ouest, à Montego Bay, c’est l’un des trois aéroports internationaux de l’île caribéenne avec Ian Fleming Airport (à Ocho Rios) et Norman Manley (à Kingston). Remonter le temps, le temps d’un voyage immersif, c’est ce qui nous attend. Le climat en ce début du mois de mai 2026 est propice à une douce promesse de détente. La saison sèche va bientôt prendre fin. C’est encore la période idéale pour séjourner en Jamaïque. Et une époque parfaite pour s’immiscer dans l’histoire fascinante d’une nation rebelle qui s’est apaisée pour devenir un spot idéal entre des eaux scintillantes et des forêts luxuriantes, entre des resorts luxueux et des maisons d’hôtes chaleureuses.

Les spots luxueux de MoBay, Ocho Rios et Negril
Montego Bay, ou MoBay comme on la surnomme, aligne tous les atouts de la station balnéaire indécente. Indécente si on compare les hôtels de luxe en bord de la mer des Caraïbes qui narguent les cabanons vétustes recouverts de tôle le long de la route venant de l’aéroport. Ici les resorts accueillent toute l’année un flot de touristes. Les Américains, en tête (on ne compte que 3 000 Français par an), viennent profiter d’une panoplie de services en vase clos : le gîte et le couvert haut-de-gamme, bien sûr, mais aussi spa, golf, équitation, excursions nautiques, concerts… Le all-inclusive tient ses promesses. Un hôtel (le Couples Tower, à Ocho Rios) propose même un « pool grill » avec un cuisinier aux fourneaux de 22 heures à 5 heures du matin pour les petites et grosses fringales nocturnes. Le poulet jerk, la spécialité locale ancestrale, est évidemment à la carte... Les boomers retraités et riches, ou les routards en quête d’une escale cocooning à qui il reste une liasse de dollars, ont l’embarras du choix de Ocho Rios à Negril en passant par MoBay pour jouir d’un confort parfait. Les hôtels, comme le somptueux Half Moon de MoBay avec vue sur mer et accès direct à la plage - évidemment - sont pléthore.

En brisant les chaînes de de ce confort, on peut heureusement très vite rencontrer des locaux et la réalité du pays. Dès potron-minet, sur la plage, des vendeurs à la sauvette attendent le chaland. Le contact est simple, chaleureux et amical. Vous serez gratifiés d’un « Hey mon ! » (« Hey man ! »). Contre quelques dollars jamaïcains ou américains, on trouvera des bracelets de perle, de petites sculptures en bois peint ou… de la ganja. La vente de cannabis est en effet dépénalisée depuis 2015. Son usage est toléré à des fins thérapeutiques et - croyez-le - religieuses pour les rastafaris ! Le mouvement rasta, apparu dans les années 1930 en Jamaïque, a notamment été largement médiatisé par Bob Marley, chantre du reggae et apôtre de la libération spirituelle et culturelle des peuples d’origine africaine.

Sous le joug des Espagnols, puis des Anglais à partir de 1655, les esclaves ont été émancipés le 1er août 1838. Ce tournant historique est aujourd’hui célébré chaque année. Les esclaves - quand ils arrivaient en vie - étaient déportés d’Afrique de l’Ouest pour exploiter d’immenses plantations de canne à sucre qui ont fait la fortune des colons britanniques. Ah ! La manne du sucre, de la mélasse et du rhum. Aujourd’hui encore, ce nectar (à consommer avec modération bien sûr) contribue encore largement au rayonnement de la Jamaïque à l’international.

Au cœur du rhum jamaïcain
En empruntant des routes assez cahoteuses à travers des forêts tropicales (on compte quelque 1 500 espèces d’arbres différentes sur l’île, dont le Blue Mahoe, l’arbre national du pays) on accède à l’une des plus modernes distilleries jamaïcaines : Appleton Estate. Fondée en 1749, c’est la plus ancienne de l’île. Entourée de montagnes dans la vallée de Nassau, elle est implantée à Worthy Park Estate, sur un site de plus de 4 000 hectares. Dans le domaine, la chaleur humide se mêle aux odeurs acres de la mélasse en macération. Après distillation dans des alambics en cuivre, elle formera un alcool d’exception. Distillé et vieilli dans des fûts de bourbon en chêne américains, ce rhum est exporté dans le monde entier.  Si l’économie sucrière et le commerce du rhum ne sont désormais plus le moteur de l’économie locale, la domination britannique est encore prégnante dans la culture locale : le pays n’a accédé à l’indépendance qu’en 1962. Cette ancienne colonie fait toujours partie du Commonwealth. À ce titre, la Jamaïque est une monarchie constitutionnelle dont le chef de l’État est… Charles III. Il est représenté par un gouverneur jamaïcain, Sir Patrick Allen. La langue officielle est l’anglais, notamment à l’école et dans l’administration. Mais le patois jamaïcain prédomine dans les conversations. Ce patois ? Un mélange d’anglais, de langues africaines et d’autres apports linguistiques. Vous entendrez par exemple « Mi a go a mi yard » pour « I’m going home », ou encore « Wah gwaan ? » pour « How are you ? ».

Ce créole jamaïcain, on le retrouve dans certaines paroles de l’icône Bob Marley. Induisant parfois des contre-sens. Ainsi la célèbre chanson « No Woman, No Cry » (1974) ne veut pas dire « Pas de femme, pas de pleurs », mais « No, woman, nuh cry » (« Non, femme, ne pleure pas ») : un message de réconfort profondément féministe et fraternel puisé dans les souvenirs de la jeunesse difficile de l’artiste dans le quartier de Trench Town à Kingston.

Kingston, la capitale, nous nous y rendons en bus. Finies les routes étroites, nous empruntons l’autoroute transjamaïcaine sur une distance de 72 kilomètres à partir de Williamsfield. Elle a été conçue dès 2001 par un consortium regroupant Bouygues Travaux Publics, Vinci Concession et un acteur local. Qu’il s’agisse de partenariats public-privé, comme dans ce cas, ou d’initiatives purement capitalistiques dans l’hôtellerie ou l’immobilier, la Jamaïque mise à fond sur le tourisme (33 % du PIB) pour lui apporter les devises nécessaires à son émergence. Et le gouvernement compte bien continuer à miser sur cette carte. Le mantra d’Edmund Bartlett, le ministre du tourisme ? « Foi et confiance en la Jamaïque », nous dit-il. Son rêve ? « Construire un pont entre la Jamaïque et quelqu’un qui ne la connaît pas encore ». Le meilleur ambassadeur de son pays ? « Bob Marley ! »

Sur les traces du magicien de Kingston
Justement, le fantôme du magicien de Kingston nous appelle. Oubliées les émeutes de mai 2010 où, dans le quartier de Tivoli Gardens, fief du gang Shower Posse, quelque 70 personnes avaient perdu la vie. Nous nous rendons tout d’abord au 56, Hope Road (la bien nommée Route de l’espoir), au musée Bob Marley. Une belle demeure qui appartenait à Chris Blackwell, le fondateur du label Island Records. Aujourd’hui âgé de 88 ans, ce producteur mythique habite toujours dans le nord de l’île à Oracabessa. Il n’a pas découvert Marley, mais c’est lui qui l’a propulsé sur la scène internationale au mitan des années 1970. Légende vivante, Blackwell a aussi façonné la carrière de nombreux artistes comme Cat Stevens, U2 ou encore Grace Jones : une autre Jamaïcaine…

Au musée Bob Marley, le nostalgique découvrira une relique précieuse : la console 48 pistes de son studio d’enregistrement. Puis, une reconstitution de sa chambre. Sur la table de chevet, plusieurs bibles. Sur le lit, une Gibson Les Paul marron offerte par Jimi Hendrix. Lors de notre visite les photos sont proscrites. Tant pis. Nous avons toutefois ressenti la magie de l’artiste décédé le 11 mai 1981 à l’âge de 36 ans des suites d’un cancer. Partir de Hope Road, c’est quitter le passé. Pour le présent. Toujours en quête des souvenirs du maître, nous n’irons pas à Trench Town, son misérable quartier d’enfance, mais juste en dessous, à Downtown. Nous voilà à Water Lane, une rue qu’il a fréquentée, comme d’autres musiciens de son groupe Les Wailers. Dans cette petite artère, tout près du port de Kingston aujourd’hui en pleine rénovation, l’habitat est encore délabré. Des artistes contemporains ont habillé les façades de street art. Ici on appelle cela des « murals » (des peintures murales). Les graffers jamaïcains sont soutenus par le mouvement culturel Kingston Creative dirigé par Andrea Dempster qui recueille des fonds afin de faire connaître leur travail et les rémunérer. Juste avant le coucher du soleil, nous découvrirons ainsi des portraits de Bob Marley, bien sûr, mais aussi du musicien Jimmy Cliff, autre star de la Jamaïque, décédé en 2025. Ce spectacle pictural n’est pas anecdotique : on compte plus d’une centaine de « murals » à Kingston et dans les communautés environnantes. Le dernier dimanche de chaque mois, un « Art Walk Festival » est ainsi organisé réunissant graffers, musiciens, danseurs Water Lane est magique, la nuit va tomber. Après avoir discuté avec quelques vieux rastas aux dreadlocks désormais désuets (tant pis pour l’image d’Épinal, la plupart des Jamaïcains n’ont plus de tresses !), nous quittons la capitale.

Treasure Beach : un paradis bohème
Notre nouvelle destination mérite bien son nom : Treasure Beach. Située au sud de la Jamaïque, à deux heures et demi de Kingston, nous logeons au Jakes, un petit resort constitué de bungalows en bois peints en bleu, rose et jaune citron. Ambiance zen et coolitude absolue. Ici pas d’ostentation. Mais un sentiment de plénitude face à la mer dans un environnement bohème. Le lieu a retrouvé la paix après l’ouragan Melissa qui a été particulièrement virulent sur cette côte le 28 octobre 2025. La dévastation a laissé des stigmates alentour : des toits arrachés et un profond émoi. Certains se souviennent de pêcheurs dont le bateau a été englouti ou de cultivateurs qui ont perdu leurs récoltes. Jason Henzell, le patron des lieux, avec Sally, sa mère et Laura, son épouse, ont créé un écosystème exemplaire. Leur but ? Contribuer à la communauté locale. Jason a ainsi lancé la fondation Breds en 1998. Objectif : financer des projets dans le secteur de l’environnement, de l’éducation et du sport notamment pour les jeunes. En outre, tous les deux ans à la fin du mois de mai, Jakes accueille le plus important festival littéraire des Caraïbes : le Calabash Literary Festival. Co-fondé en 2001 par sa sœur, la productrice Justine Henzell, l’écrivain Colin Channer et le poète Kwame Dawes, il draine des personnes du monde entier. L’actrice Angelina Jolie est ainsi venue ici lors de l’édition 2025. La prochaine aura lieu du 21 au 23 mai 2027.

Une virée mémorable nous emmène en bateau depuis Treasure Beach à Pelican Bar : un bar sur pilotis, blotti dans la mer des Caraïbes au milieu des pélicans qui nichent sur un banc de sable... ©GJD

À Treasure Beach, nous ne sommes pas au bout de notre étonnement. Une expérience éclaboussante - au sens propre - nous attend. Nous embarquons sur un bateau à moteur qui peut accueillir une dizaine de passagers. Dante, le capitaine, maîtrise sa monture malgré la houle et nous mène pleins gaz à une demie heure d’ici. Destination Pelican Bar dans la mer des Caraïbes. Oui ! Nous allons boire une bière locale, la Red Stripe, dans un bar sur pilotis niché au milieu de la mer et d’une colonie de… pélicans qui se reposent sur un banc de sable. Ensuite, nous aurons le loisir de rejoindre une plage déserte pour déjeuner dans une paillote où l’on sert la cuisine traditionnelle jamaïcaine : poulet et porc très épicés cuits au feu de bois. Des surprises époustouflantes, la Jamaïque nous en réservera d’autres. Comme une douche vivifiante sous les cascades de Dunn’s River Fall à Ocho Rios ou un saut acrobatique dans la mer depuis les falaises du Rick’s Café à Negril.

Au moment de quitter la Jamaïque, une ultime chanson du roi du reggae me trotte dans la tête : « One Love ». Un hymne à l’amitié et à l’unité. Ambassadeur iconique de son pays, Bob Marley mériterait selon de nombreux observateurs d’intégrer le très fermé National Heroes Park, le Panthéon jamaïcain. « Ya mon ». Bien sûr.


Ce reportage, dont une version a initialement été réalisée pour le magazine Grands Reportages, a bénéficié du soutien du Jamaica Tourist Board.
Site web : visitjamaica.com

Soleil couchant sur les hauteurs, en Jamaïque. Même quand le climat est agréable au bord de la mer des Caraïbes pendant la saison sèche, l’air frais de l’altitude est toutefois fort appréciable en soirée. ©GJD