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Groix : les charmes de Primiture et Piwisy...

Groix : les charmes de Primiture et Piwisy...
Le dundee (ou dundée) qui permettait d'aller pêcher le thon germon jusqu'aux côtes de Gascogne a fait la fortune des habitants de Groix du milieu du XIXè au milieu du XXè siècle. Cette maquette est visible au musée de Groix situé sur la jetée de Port-Tudy. ©GJD
Texte & photos : Gabriel Joseph-Dezaize
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PeuplĂ©e de seulement 2 360 habitants, Groix est une Ă®le Ă  deux visages. Le cĹ“ur battant des activitĂ©s Ă©conomiques se concentre Ă  l’est : c’est Primiture. La partie ouest de l’île qu’on appelle Piwisy, très sauvage et rurale, est propice Ă  des balades dans une nature immaculĂ©e. Reportage au sein de ce microcosme au large de Lorient dans le Morbihan. Un microcosme dans lequel il faut savoir se faire adopter...
Port-Tudy est la porte d’entrĂ©e de l'Ă®le de Groix pour les passagers qui viennent du continent. Le musĂ©e (bâtiment rouge Ă  gauche), une ancienne conserverie, permet de se plonger dans l’histoire de « l’île aux grenats Â», le surnom de Groix. ©GJD

« Je suis nĂ© au milieu de la mer / Trois lieues au large / J’ai une petite maison blanche lĂ -bas / Le genĂŞt croĂ®t près de la porte / Et la lande couvre les alentours / Je suis nĂ© au milieu de la mer / Au pays d’Armor Â». Le milieu de la mer Ă©voquĂ© dans ce poème ? C’est l’Île de Groix. Son auteur ? Bleimor. Yann Ber Calloc’h, de son nom de baptĂŞme, est nĂ© en 1884 Ă  l’intĂ©rieur des terres de ce territoire de 1470 hectares dans le jadis modeste village de Clavezic. Son poème Ă©crit il y a plus d’un siècle nous invite Ă  nous immiscer dans son Ă®le, l’une des quinze regroupĂ©es dans l’association des Ă®les du Ponant.
À la faveur de l’invitation de mon ami Philippe Yvon, fils de Groisillon, je suis venu passer quelques jours chez celui qui sera mon hôte et mon guide. Il vit à l’année dans un hameau discret. Kerlobihan, qui compte quelques maisons à la façade blanche aux toits couverts de tuiles en ardoise, est un lieu-dit paisible, non loin de Clavezic, village natal de Bleimor. Et à une dizaine de minutes à vélo de l’agitation sympathique du bourg où se retrouvent souvent les habitués pour leur café du matin, face à l’église. Une église unique en son genre car la girouette qui la coiffe est… un thon, symbole de la richesse passée de l’île.

Le coeur vibrant de l'île
Après avoir Ă©changĂ© les nouvelles du jour et rĂ©servĂ© une table pour le dĂ©jeuner chez Belle Lurette, un petit restaurant installĂ© dans une ancienne charcuterie tenu par Émilie Pelletier, nous descendons Ă  pied vers Port-Tudy, cĹ“ur vibrant de l’île. Ici se dĂ©versent chaque jour un flot de travailleurs, de rĂ©sidents secondaires et de touristes. Erwan Tonnerre, le maire fraĂ®chement Ă©lu, raconte : Â« 2 360 habitants vivent Ă  l’annĂ©e sur l’île mais, durant la pĂ©riode estivale, notamment mi-aoĂ»t, le pic de population peut atteindre 15 000 personnes Â». L’étĂ©, quelque 2 000 visiteurs dĂ©barquent chaque jour Ă  Port-Tudy. On est loin du temps oĂą, Ă  la fin du 19è siècle, l’écrivaine bretonne Valentine Vattier d’Ambroyse tĂ©moignait : « Groix n’est pas visitĂ©e autant qu’elle le mĂ©rite. Il fallait jadis braver le risque de rester sur ce rocher plus que le temps dont on pouvait disposer Â». Au 21è siècle, l’afflux estival dont l’île est victime consentante est dĂ» Ă  sa beautĂ© sauvage et Ă  son accessibilitĂ© depuis le continent. « On peut rejoindre Groix en trois quarts d’heure depuis la gare maritime de Lorient Â», souligne Gurvan Caudal, chargĂ© de promotion Ă  Lorient Bretagne Sud. Les ferries de BreizhGo OcĂ©ane la desservent ainsi toute l’annĂ©e Ă  raison d’au moins cinq rotations par jour. Et en saison, d’avril Ă  septembre, plusieurs compagnies assurent Ă©galement des traversĂ©es telles que Key Largo Ă  bord d’un range boat au design raffinĂ©, Bag Hatoup sur un catamaran de toute beautĂ©, Escal’Ouest sur l’un de ses quatre navires ou encore LaĂŻta Croisières sur un bateau accueillant une trentaine de passagers.
Pour reprendre une expression du rĂ©alisateur Bernard Bloch, qui a consacrĂ© deux films Ă  d’attachantes figures groisillonnes, « ici on est nourri par l’infinitude et le terrien ». Et, pour Valentine Vattier d’Ambroyse, Groix est un microcosme qui « s’élève Ă  pic sur les flots qui sans cesse heurtent sa ceinture d’écueils Â». Alors, franchissons cette ceinture d’écueils…

Une force estivale centrifuge
Troisième Ă®le la plus peuplĂ©e de celles du Ponant derrière Belle-ĂŽle-en-Mer et Yeu, Groix exerce une force centrifuge qui la sort de son isolement durant la saison estivale. Le parc immobilier est composĂ© Ă  55 % de rĂ©sidences secondaires, dont une majoritĂ© appartiennent Ă  des Bretons du continent. Certains deviendront peut-ĂŞtre de futurs insulaires. Mais, en attendant d’y vivre Ă  demeure, ils doivent s’acquitter d’une surtaxe sur leur taxe d’habitation. Une manne qui vient abonder les finances locales et permet de doper les infrastructures. Ici on trouve une maison de santĂ© avec trois mĂ©decins Ă©quivalent temps plein et mĂŞme un Ehpad de 47 lits… L’appĂ©tit - et les moyens financiers - des nouveaux arrivants accroĂ®t Ă©videmment la pression foncière. Une aubaine pour les professionnels locaux du secteur de la construction dont les carnets de commande sont pleins sur plusieurs annĂ©es. Et un crève-cĹ“ur pour les insulaires qui ont de plus en plus de mal Ă  se loger Ă  un prix dĂ©cent. « L’étĂ©, la situation est souvent inextricable pour les saisonniers qui n’arrivent pas Ă  trouver un hĂ©bergement Ă  cause du coĂ»t prohibitif des locations, confie une commerçante du bourg. Alors que l’hiver venu nous entrons dans une pĂ©riode de coma Ă©conomique Â». Dilemme cornĂ©lien comme dans tous les lieux de villĂ©giature enchanteurs. Aujourd’hui, le tourisme reprĂ©sente environ 70 % des ressources de l’île.

Courtisée par les aficionados d’activités nautiques ou par les familles éprises de nature, Groix offre des plaisirs peu coûteux si l’on aime marcher ou pédaler. Le tour de l’île ne fait après tout que 30 kilomètres…
Une boucle pĂ©destre « cĂ´tĂ© plage Â» d’une douzaine de kilomètres permet ainsi en trois heures de dĂ©couvrir l’est de l’île, qu’on appelle Primiture (prononcer « Pumetur Â»). En empruntant un sentier cĂ´tier qui jouxte les falaises on peut ainsi admirer les Grands Sables : une raretĂ© en Europe, car la plage de forme convexe se dĂ©place au grĂ© des courants. Nos pas nous guident ensuite vers les Sables Rouges. Ce nom provient des grenats qui, dĂ©lavĂ©s par la mer, lui donnent sa couleur singulière. Groix est d’ailleurs surnommĂ©e « l’île aux grenats Â». Notre Ă©tonnement est Ă  son climax quand nous dĂ©bouchons Ă  la Pointe des Chats. LĂ , situĂ© au bout de la terre insulaire, un petit phare toise l’ocĂ©an. ÉrigĂ© dans un site protĂ©gĂ© - la rĂ©serve naturelle François Le Bail – il a Ă©tĂ© transformĂ© en un gĂ®te d’exception. Lors de fouilles rĂ©centes, Ă  un jet de pierres, un tumulus a Ă©tĂ© dĂ©gagĂ© : une raretĂ© mĂ©galithique comme nous en verrons d’autres. En nous dirigeant vers le joli village cĂ´tier de Locmaria, subsitent les restes d’un tombeau Viking. Ensuite, nous remontons vers le bien nommĂ© Trou de l’Enfer. Quelques promeneurs sont venus, comme nous, admirer du haut des falaises cette anfractuositĂ© oĂą les vagues viennent pousser leurs derniers cris. De lĂ  nous rejoindrons le bourg Ă  pied en une demie heure.

Les goĂ©lands marins, argentĂ©s ou bruns sont des espèces protĂ©gĂ©es. SĂ©dentaires ou migrateurs, il ne faut surtout pas perturber ces oiseaux lorsqu’ils viennent nicher au bord des falaises ou dans la lande de l'Ă®le de Groix. Durant le confinement, en 2020, un nid de goĂ©lands argentĂ©s Ă©tait carrĂ©ment installĂ© sur un sentier Ă  Pen Men ! ©GJD

En quittant Primiture, direction Piwisy (prononcer « Puhuzi Â»), la partie rurale Ă  l’ouest de l’île. Une route unique mène, en une vingtaine de minutes Ă  vĂ©lo, Ă  Pen Men, oĂą se trouve le grand phare de Groix. Construit en 1836, il est aujourd’hui automatisĂ©. Frayant notre chemin parmi les ajoncs et la bruyère vagabonde, nous pĂ©nĂ©trons dans ce qui constitue la deuxième partie de la rĂ©serve naturelle François Le Bail : un sanctuaire pour les oiseaux (goĂ©land argentĂ©, goĂ©land marin, goĂ©land brun, fulmar borĂ©al…). Pas moins de 160 espèces frĂ©quentent Groix, dont 69 sont nicheuses sur l’île. Un unique couple de faucons pèlerins a mĂŞme Ă©lu domicile près des falaises de Beg Melen. Ce jour-lĂ , le temps est instable : de violentes bourrasques de vent et de pluie s’excusent soudainement pour nous offrir une lumière cristalline.

La manne du thon germon
En observant depuis les falaises abruptes le ballet des oiseaux se dĂ©lectant des poissons qu’ils parviennent Ă  happer, nous pensons aux temps anciens oĂą la ressource halieutique a Ă©tĂ© la source principale de survie des Groisillons. Après l’ère de la sardine dont les ĂŽliens tiraient leurs revenus est venue celle du germon, ou thon blanc. En 1860, l’apparition d’un nouveau type de bateau Ă  voiles, le « dandy Â» - rebaptisĂ© « dundee Â» ou « dundĂ©e Â» par les Groisillons - va devenir le nouvel outil de travail et de subsistance des insulaires. Le dundĂ©e va leur permettre d’aller pĂŞcher le germon jusqu’au golfe de Gascogne et mĂŞme plus bas jusqu’aux cĂ´tes espagnoles. « Groix qui a introduit la pĂŞche au thon en Bretagne, devient le premier port de pĂŞche thonier de France et le reste de 1870 Ă  1940 Â», rappellent Stefan Moginet et Elizabeth MahĂ© dans « L’île de Groix au temps des thons Â». L’émergence de ces bateaux thoniers va avoir un double impact. Tout d’abord, contrairement aux sardiniers, ils sont trop gros et trop nombreux pour entrer dans le port. Ainsi Port-Tudy va devoir s’agrandir pour les accueillir. Ensuite, pour transformer le fruit de la pĂŞche au thon, cinq conserveries vont sortir de terre. Les deux premières ouvrent en 1864 : Romieux Ă  Port-Tudy (aujourd’hui enceinte du MusĂ©e de Groix) et Jego Ă  Port-Lay. Ă€ la fin du 19è siècle Groix est Ă  l’apogĂ©e de la pĂŞche thonière. On compte alors près de 300 dundĂ©es et 2 000 marins pour 4 800 habitants. Le thon germon fait alors vivre 95 % de la population. Parallèlement, un (curieux et essentiel) nouveau mĂ©tier fait son apparition : celui de « senteuse Â». Pour vĂ©rifier la fraĂ®cheur du poisson, on fait (surtout) appel Ă  des femmes qui possèdent un « nez Â». Ce sont elles qui dĂ©cident de la qualitĂ© d’un thon propre Ă  la consommation et donc Ă  sa mise en boĂ®te.
Les conserveries ont progressivement pĂ©riclitĂ© après-guerre, la dernière, OrvoĂ«n, ayant fermĂ© en 1979. Mais, en 2000, sous l’impulsion de Christian Guyader, Ă©merge alors Groix & Nature. Aujourd’hui dirigĂ©e par sa fille Marianne, cette entreprise a recréé de l’emploi et dĂ©veloppĂ© une nouvelle gamme de produits labellisĂ©s. Sur l’île, elle possède une conserverie et une boutique. La rillette de thon est toujours un must have. Mais, Groix & Nature propose aussi des crĂ©ations comme de l’huile de homard ou d’algues.
Pérenniser la qualité halieutique groisillonne est aussi l’un des mantras de Patrick Saigot, une figure locale. Hyper actif, cet entrepreneur est présent dans de nombreuses affaires. Il a ouvert en 2019 le Bistrot Bao qui propose une cuisine raffinée (il faut goûter son poulpe fumé, son tarama, son merlu et sa barbue…). Et il dirige les Fumaisons de Groix depuis 2017. Son laboratoire artisanal situé sur la jetée de Port-Tudy transforme du lieu jaune, du maquereau, du mulet noir, du saumon, du poulpe ou encore du thon blanc. Patrick Saigot s’approvisionne, sur le port, auprès des artisans-pêcheurs. On compte ces derniers sur les doigts d’une main. Loïc Noiret, l’un deux, s’est ainsi lancé dans l’aventure en 2016 à bord du Ar Louëdig, conçu pour la pêche au filet et au casier.

Autre acteur-clĂ© de cet Ă©cosystème : Erwan Tonnerre. Le nouveau maire de Groix, biologiste marin diplĂ´mĂ© d’un master Ă  Galway en Irlande, dirige Groix Haliotis. Une de ses spĂ©cialitĂ©s ? L’élevage d’ormeaux. Nourri aux algues fraĂ®ches, ce fruit de mer haut de gamme est surnommĂ© « Le caviar de la mer Â». Groix Haliotis, l’un des deux seuls producteurs français en produit environ 5 tonnes par an. Vendus environ 80 euros le kilo, ces gastĂ©ropodes sĂ©duisent une trentaine de chefs et une clientèle particulière via internet.

Une île mythique et addictive
Groix est assurĂ©ment une Ă®le mythique et addictive. Hors saison, quelque 6 000 visiteurs s’y pressent encore chaque week-end. Ils sont captĂ©s par le magnĂ©tisme de ce caillou marin souvent battu par le vent, la pluie et les embruns. Et envoĂ»tĂ©s par sa magie lorsque le silence dans la lande le dispute au fracas des vagues qui mordent les falaises de schiste. « En hiver, une fois les estivants partis, l’île fait relâche. Il s’en dĂ©gage alors une poĂ©sie discrète et sobre Â», rĂ©sume joliment la photographe Dominique Depasse qui a immortalisĂ© l’île en noir et blanc dans « Un hiver Ă  Groix Â» (2024). Un avis partagĂ© par Mathieu Martin, un ancien expatriĂ©, qui a ouvert la librairie Le Sextant dans le bourg en dĂ©cembre 2024 et co-prĂ©side le Fifig, le Festival international du film insulaire de Groix (19 au 23 aoĂ»t 2026) : « Passer l’hiver Ă  Groix ? C’est le test absolu pour les gens qui veulent s’y installer ! ». Mon temps s’achève. En voyant l’île s’effacer derrière le sillage du dernier ferry qui me ramène Ă  Lorient je repense au barde Bleimor qui vantait dans l’un de ses poèmes « le sol sacrĂ© du schiste Â». La rĂ©serve naturelle François Le Bail qui occupe actuellement 99 hectares de l’île entre Primiture et Piwisy pourrait s’étendre sur 830 hectares Ă  horizon 2028. Groix, c’est cela : un sol sacrĂ© qu’il faut prĂ©server.

Une version de ce reportage a initialement été réalisée pour le magazine Grands Reportages.

Le Camp des Gaulois qui domine l’océan dans une lande extatique, non loin du Grand Phare de Pen Men, incite à la paix, au recueillement et à la méditation. ©GJD
La beauté sauvage des vagues qui viennent gémir sur les falaises de schiste de l'île de Groix nous rappelle que la force de la nature est toute puissante. ©GJD